INTERVIEW : Yves Leterme, Premier Ministre et Yves Verschueren, administrateur-délégué de Essenscia
Ensemble pour un futur soutenable
Entretien avec Yves Leterme, Premier Ministre et Yves Verschueren, administrateur-délégué de essenscia, la fédération des industries chimiques et des sciences de la vie. Des leaders pour qui unir ses efforts est essentiel pour notre avenir à tous…
En Belgique, comme dans d’autres pays du monde, le développement durable est en œuvre. Dans nos entreprises, nos communes, nos quartiers, une multitude d’initiatives sont en cours. Toutes ces initiatives contribuent à améliorer les conditions de vie actuelles mais aussi à préparer un futur soutenable pour nos enfants et petits-enfants.
INNOV+ / La Libre Belgique : Le développement durable a fait couler beaucoup d’encre. La quantité de définitions en est un exemple parmi d’autres. Concrètement, que représente le développement durable pour vous ?
Yves Leterme : Pour moi, le développement durable est avant tout un acte de responsabilité. Il s’agit d’un engagement responsable vis-à-vis des générations futures en vue de préserver le climat, notre terre, notre santé. Ensuite, je le considère comme une responsabilité collective. Tout le monde est concerné : les familles, les entreprises et les autorités publiques elles-mêmes doivent agir de manière responsable pour atteindre les objectifs. Enfin, le développement durable doit se réaliser chaque jour.
Yves Verschueren : Moi j’ai toujours préféré la définition la plus simple du développement durable et sans doute la plus universelle, celle des « 3 P » : People, Profit and Planet. Une approche qui affirme la recherche permanente d’un équilibre entre les aspects sociaux, économiques et environnementaux - certes parfois contradictoires mais souvent aussi complémentaires - afin d’améliorer la qualité de vie de chacun, ici et ailleurs, aujourd’hui et demain. C’est aussi une formidable inspiration dont la force et l’élan entraîneront les changements de comportements nécessaires, où que l’on se trouve, quels que soient son âge et son activité.
INNOV+ / LLB : Le développement durable constitue un défi de taille pour notre planète, pour les pays et pour les différents segments de la société (entreprises, pouvoirs publics, citoyens, etc…). Il reste encore beaucoup de chemin à faire. Quels sont selon vous les principaux défis qu’il va falloir relever dans notre pays ?Yves Leterme : Je vois trois grands défis qui sont les suivants :
1.Réduire drastiquement les émissions de gaz à effets de serre. C’est surtout dans les secteurs de la construction et des transports que les défis sont grands. En 2005, le secteur de la construction a été responsable de 22 % des émissions de gaz à effets de serre et une croissance de 12 % a été notée entre 1990 et 2005. Pour ce qui est des transports, leur part dans les émissions était de 18 % en 2005. Entre 1990 et 2005, une augmentation de 30 % a été enregistrée.
2. Renforcer la consommation et la production d’énergie renouvelable. Le niveau de 2, 5 à 3 % de consommation d’énergie renouvelable est trop bas. Les énergies renouvelables nous aideront à faire face aux défis environnementaux et à réduire notre dépendance aux énergies fossiles qui sont épuisables. Effectivement, il faut faire preuve de réalisme. Les possibilités de production en Belgique sont limitées. Il conviendrait d’être au moins en mesure de doubler notre chiffre dans une période de 5 ans.
3. Dans ce contexte, Il faut prévoir un mix énergétique plus durable et plus diversifié pour le pays. A l’heure actuelle, notre mix énergétique (c’est-à-dire la proportion des différentes sources d’énergie dans notre consommation) est constitué pour plus de 65 % de carburants fossiles, pour 4 % d’énergie renouvelables et de production d’énergie en valorisant des déchets et pour 20 % d’énergie nucléaire. > Il incombe à l’autorité publique de mener un débat ouvert et réaliste, qui nous aidera à garantir un futur stable et durable.Yves Verschueren : Comme les autres pays, la Belgique fait face à de nombreux défis globaux. Je pense ici aux changements climatiques, à la politique énergétique, à la faim dans le monde, au droit à un environnement sain et préservé, à l’accès à l’eau et aux soins de santé…
Mais pour répondre à ces défis globaux, la Belgique ne peut faire fi de sa spécificité. Nos réponses doivent s’inscrire dans une approche européenne – voire idéalement mondiale – mais en intégrant des éléments propres à notre situation : celle d’un petit pays de transit, situé en plein cœur de l’Europe, densément peuplé, avec des activités à forte intensité énergétique mais néanmoins leader mondial en efficacité énergétique.
Pour moi, le grand challenge belge, c’est de réussir à développer des politiques nationales qui intègrent et équilibrent les intérêts économiques, sociaux et environnementaux des diverses Communautés et Régions. Il est indispensable, pour les entreprises surtout, que la Belgique puisse défendre des positions partagées par l’ensemble de ses concitoyens. Il faut assurer la recherche de consensus, un arbitrage entre objectifs parfois contradictoires et la continuité des politiques générales.
En effet, la sécurité du cadre légal et institutionnel est primordiale si l’on veut promouvoir un climat d’investissement et de développement pour nos entreprises.INNOV+ / LLB : Monsieur Leterme, de quelle manière allez-vous vous attaquer aux défis qui restent à relever dans notre pays ?
Yves Leterme : Je crois à la méthode « douce » : stimuler et sensibiliser les gens au lieu d’utiliser la force. L’incitant fiscal, p. ex. pour les travaux qui permettent de réduire la consommation d’énergie, en est un exemple. Bien informer les gens des effets de leur comportement sur l’environnement, sur notre santé, sur le climat. Je crois aussi très fort au rôle d’exemple que peuvent jouer les autorités publiques. Chaque ministre de mon gouvernement a récemment mis en avant certains dossiers dans lesquels un test « EIDDD » sera appliqué. Ce test a pour but de mesurer/d’évaluer l’effet d’une décision sur le développement durable, dans tous ses aspects. Ainsi, une prise de conscience peut être suscitée au sein de chaque département. Une autre tâche importante incombant aux départements consiste à investir dans des travaux qui augmentent l’efficacité énergétique. La potentialité de réduction de la consommation d’énergie dans ces bâtiments est énorme. Enfin, je crois aux mesures qui sont réalistes et concrètes, qui peuvent être appliqués dans la vie quotidienne et dont les effets sont rapidement visibles. Je pense à des mesures qui facilitent l’accès aux biocarburants pour les familles ou à des méthodes efficaces et claires pour les investisseurs dans l’énergie off shore. Dans ce cadre, je me réfère à l’initiative du « Printemps de l’environnement », le processus sociétal de grande ampleur développé par le Ministre Paul Magnette et ses collègues régionaux, qui vise à développer des mesures réalistes et concrètes dans le cadre d’un dialogue avec les acteurs et les partenaires sociaux. Les premiers résultats sont attendus pour le mois de juillet.
INNOV+ / LLB : Et vous Monsieur Verschueren, quelles sont les actions développées par les entreprises de votre secteur afin de concilier la croissance économique avec les piliers sociétaux et environnementaux du développement durable ? Quels sont les principaux obstacles rencontrés par votre secteur pour développer une politique de développement durable ?
Yves Verschueren : Notre secteur affiche d’excellents résultats. Les performances socio-économiques de 2007 font état d’une progression du chiffre d’affaires de 5.5%, d’une augmentation de 13% des investissements, avec un montant record 2.32 milliards d’euros pour la R&D en 2007. Nous avons également démontré nos améliorations en termes de santé, d’environnement, de sécurité et d’hygiène, grâce notamment au programme Responsible Care. A titre d’exemples, grâce à une utilisation plus rationnelle de l’eau, notre secteur réalise chaque année l’économie de 63 millions de m3 d’eau douce par rapport à 1987. En 50 ans, notre efficacité énergétique a également été divisée par deux. En d’autres termes, on produit aujourd’hui deux fois plus avec la même quantité d’énergie. Quant aux accidents de travail, ils sont en diminution constante depuis 1995.
Dans sa nouvelle mission, essenscia affirme les engagements du secteur pour une amélioration de la qualité de vie de chacun et pour une contribution active aux défis du climat, de la santé, de l’alimentation, de l’accès à l’eau et de la préservation des ressources naturelles. Nous sommes convaincus que l’éco-innovation permettra de relever ces défis. Et en ce domaine, notre secteur a un rôle clé à jouer, grâce à son immense potentiel d’innovation.
Mais il est évident que de nombreux obstacles subsistent. Nos décideurs manquent souvent de vision à long-terme pour des politiques aussi essentielles que le climat et l’énergie. Les entreprises sont confrontées à une dispersion des compétences et des centres de décision mais également à un manque de continuité et de stabilité du cadre institutionnel et réglementaire. Les analyses des défis et des enjeux sont trop souvent simplistes et ne résistent pas toujours au marchandage politique. C’est pour cela qu’il me semble capital de répondre aux attentes de secteurs qui, comme le nôtre, font de la pro-activité et de la vision à plus long terme la condition même de leur existence.INNOV+ / LLB : Il ressort clairement de part et d’autre que le succès de la mise en œuvre d’un développement durable passe par la promotion d’un climat de coopération et de dialogue.
Monsieur Leterme, comment voyez-vous brièvement votre rôle auprès des entreprises?Yves Leterme : L’industrie belge a déjà fait de nombreux efforts. Ils permettent notamment à la Belgique de respecter le calendrier des objectifs de Kyoto. Je suis très reconnaissant à l’égard des efforts qu’accomplissent les entreprises, sous la guidance des régions. Le secteur chimique, qui peut être considéré comme un secteur grand consommateur d’énergie et qui a connu une forte croissance au cours de ces dernières années, engrange de beaux résultats. Entre 1990 et 2005, une valeur ajoutée de 65 % a été réalisée, tandis que les émissions n’ont augmenté que d’un tiers. Ceci peut s’expliquer par les efforts en vue d’une utilisation rationnelle de l’énergie et grâce à l’introduction de techniques qui engendrent une valeur ajoutée accrue. En tant que gouvernement, il nous appartient de lever les obstacles (juridiques, techniques…) actuels pour que les entreprises puissent réellement développer une politique de développement durable. Ensuite, il faut développer des méthodes pour que la compétitivité des entreprises et les objectifs de développement durable puissent être conciliés. En particulier pour les secteurs considérés comme « énergivores », il y a lieu d’adopter des méthodes qui préservent la concurrence internationale. Par exemple, dans le cadre de la discussion sur les quotas de CO2, j’estime qu’en l’absence d’un accord international clair et satisfaisant, les entreprises des secteurs considérés comme « énergivores » doivent conserver leur droit de recevoir gratuitement des quotas.
INNOV+ / LLB : Monsieur Verschueren, qu’attendez-vous du Gouvernement et de Monsieur le Ministre en particulier ?
Yves Verschueren : Nous souhaitons pouvoir travailler de manière globale, systémique et multidisciplinaire. Il faut œuvrer simultanément sur plusieurs fronts afin de trouver des solutions réellement efficaces. Ceci exige la maîtrise à la fois des aspects techniques et scientifiques mais aussi géopolitiques. La transparence du processus décisionnel et la concertation des acteurs directement concernés sont également cruciales. La Belgique doit jouer un rôle de moteur - mais avant tout au niveau de l’Europe - tout en évitant de s’isoler. C’est en unissant les efforts que nous parviendrons à faire face aux grand défis d’aujourd’hui…
Yves Leterme : Né en 1960 à Wervick (Flandre occidentale/West-Vlaanderen), Yves Leterme est licencié en droit et en sciences politiques et sociales de l’Université de Gent. Passionné par la politique, il prend la tête du CD&V/N-VA en 2003 après avoir gravi tous les échelons de son parti. Un an après, le cartel CD&V/N-VA remporte les élections en Flandre et Yves Leterme devient alors ministre-président. Crédité de 800.00 voix aux dernières élections fédérales, il quitte alors le gouvernement flamand pour devenir le premier ministre, la plus haute fonction de l’état.
Yves Verschueren : Malinois de 50 ans, Yves Verschueren est depuis septembre 2007, administrateur-délégué de essenscia, la fédération des industries chimiques et des sciences de la vie. Licencié en droit de la KU Leuven et candidat en économie, il a poursuivi toute sa carrière, soit 26 ans, au sein de la société Unilever. Etape après étape, il en est devenu en 2004 le « chairman » en Belgique. Yves Verschueren est également membre du Conseil d’administration de la FEB/VBO et du Centre antipoisons.

